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Les sources de financement de l’Etat islamique

THE LEVANT NEWS — par Dr. Haytham Mouzahem – —

De la vente de pétrole au trafic d’êtres humains, les nombreuses sources de revenus de l’Etat islamique indiquent que son budget annuel, qui s’élèverait à deux millions de dollars, n’est pas prêt de s’épuiser
Cheikh Abu Saad al-Ansari, une personnalité religieuse éminente de Mossoul, au nord de l’Irak, a déclaré plus tôt cette année que l’Etat islamique en Irak et en Syrie (EI) avait approuvé son premier budget annuel à hauteur de 2 milliards de dollars pour 2015, avec un surplus escompté de 250 millions de dollars.

David S. Cohen, le sous-secrétaire en charge de la lutte anti-terroriste et du renseignement financier au Trésor américain, semble confirmer ce chiffre en déclarant que le budget des activités dirigées par l’EI dépassait les 2 milliards de dollars par an.

Si ces chiffres sont corrects, ils font de l’EI le mouvement « djihadiste » le plus fortuné de l’Histoire, dépassant même la filiale principale d’al-Qaïda.

Alors que la communauté internationale est de plus en plus ralliée autour de la cause et se bat pour imposer une série de sanctions financières, l’impact de ces mesures a été difficile à déterminer en raison du manque de transparence de certains gouvernements de la région.

Afin d’avancer plus efficacement, nous devons comprendre la structure de financement à la fois obscure et complexe du groupe, qui se répartit sur trois principales sources de financement – activités criminelles, revenus internes et ressources étrangères. Cette division a jusqu’à ce jour limité les tentatives de mettre un terme à l’enrichissement de l’EI.

Le crime organisé

Dans un article du Foreign Affairs, Louise Shelley a signalé le fait que les revenus de l’EI étaient en grande partie issus du trafic de contrebande, du chantage et du crime organisé.

Les rançons obtenues dans le cadre d’enlèvements de citoyens étrangers, tels que des membres d’organisations internationales et des journalistes occidentaux, ont contribué à recueillir des millions de dollars. Mais les activités du groupe ne se limitent pas à cela.

D’après des sources médicales basées à Mossoul, l’EI s’est spécialisé dans le trafic d’organes humains prélevés sur les corps de captifs, de soldats morts ou de prisonniers blessés. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme a également affirmé que le groupe vendait des corps et des organes de personnes blessées qu’ils avaient arrêtées.

Ce trafic aurait conduit l’EI à nouer des relations avec des groupes mafieux internationaux et des institutions médicales à l’étranger.

L’étendue de ce type d’activités est cependant contestée. Mohamad Allouch, un chercheur libanais spécialisé dans les groupes islamistes et auteur de ISIS and its Sisters, s’avoue sceptique, évoquant l’absence de textes jurisprudentiels sunnites autorisant le don ou le commerce d’organes humains.

On soupçonne également le trafic de drogue de contribuer à remplir les caisses de l’EI. Selon le Service fédéral russe de contrôle des drogues, l’argent du trafic de drogues récolté par l’EI est en train de faire de la ville de Ninive, proche de la frontière turque, une nouvelle plate-forme du trafic de stupéfiants. L’agence a également déclaré que l’EI empochait un milliard de dollars par an à travers les terres qu’il a conquises en fournissant la moitié de l’héroïne qui circule en Europe via l’Irak, en proie à l’instabilité, et d’autres pays d’Afrique.

Mohamad Allouch s’est également interrogé sur ces allégations, déclarant que les preuves étaient plus que minces, tout en indiquant que le trafic de drogues pouvait être autorisé aux non-musulmans sous le prétexte des exigences de la guerre.

Le trafic d’êtres humains a été mieux documenté, à la fois par des groupes d’aide humanitaire et par l’EI, qui a produit plusieurs textes à ce sujet. On soupçonne aujourd’hui l’existence de réseaux de trafic d’êtres humains à Mossoul et à Racca, où des femmes yazidies et chrétiennes ont été vendues comme esclaves.

Un rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme a confirmé que plus de 25 000 femmes et enfants ont été emprisonnés, abusés sexuellement et vendus comme prisonniers de guerre par l’EI.

L’Etat islamique aurait également tiré profit du trafic illicite de migrants. Des témoins affirment avoir payé plus de 8 000 dollars chacun à l’EI pour être autorisé à se déplacer jusqu’en Turquie, dans l’espoir de fuir les hostilités. Ceci indique que l’EI profitera du désespoir des populations tant que les turbulences régionales continueront.

Les sources de revenus internes

Alors que l’EI est connu dans le monde entier pour ses activités criminelles, il a également développé plusieurs sources de financement plus traditionnelles. Avant même que le groupe ne s’empare de Mossoul en juin 2014, il collectait entre 6 et 8 millions de dollars par mois, selon les estimations, en taxes imposées mensuellement sur les opérations commerciales en Irak. Lorsque l’EI a étendu son autorité sur de vastes étendues d’Irak et de Syrie, ses finances ont été décuplées.

L’agriculture est une autre source de revenus. L’EI dispose de près d’un tiers de la production de blé en Irak, ainsi que de fonds provenant de la vente et de la contrebande de bétail.

Sans parler des nombreuses ressources qui ont été pillées. Un exemple remarquable est constitué par les dizaines de millions de dollars que l’EI est parvenu à récupérer auprès des banques et des institutions gouvernementales après la chute de Mossoul.

L’EI gère en outre des hôpitaux, des centres commerciaux, des restaurants et des compagnie d’approvisionnement en électricité et en eau qui rapportent chaque mois des millions de dollars. Il a également pris possession de ressources pétrolières et gazières en Irak et en Syrie, ce qui s’avère encore plus lucratif. Plus de quatre-vingt petits champs pétrolifères sont sous son contrôle. La production qui en découle est vendue localement ou à l’international, soit par l’ouverture de pipelines commerciaux à travers le Kurdistan irakien, soit par la vente de pétrole au régime syrien. Les revenus avaient été estimés à quelque 2 millions de dollars par jour, mais en novembre 2014, les Nations unies ont soupçonné les militants djihadistes d’amasser plus de 850 000 dollars par jour grâce à la vente de pétrole.

La chute globale du prix du baril de pétrole, le bombardement des sites pétroliers détenus par l’EI par la coalition menée par les Etats-Unis ainsi que les sanctions internationales contre toute personne commerçant avec le groupe introduites en février dernier ont contribué à ralentir sa course. Mais si les responsables du gouvernement américain ont déclaré le 5 février que le pétrole n’était plus la source de revenus principale de l’EI, c’est que ce dernier s’est tout simplement rabattu sur ses autres sources de financement.

L’Etat islamique disposerait d’encore assez d’argent pour survivre deux ou trois ans, malgré les sommes colossales dont il a besoin pour payer les militants, la logistique, les armes, la nourriture et satisfaire aux besoins des habitants de son « Etat ».

Le système d’impôts prélevés sur les habitants des territoires qu’il contrôle en échange de ce qu’il désigne sous le nom de « services et protection » est une autre source de revenus qui sera virtuellement impossible à stopper tant que l’EI restera à la tête de ces zones. Certaines sources irakiennes sur place ont affirmé que l’EI taxait chaque famille à hauteur de 50 000 dinars (43 dollars). Le montant est doublé lorsque les familles refusent de laisser leurs enfants rejoindre l’EI, selon le témoignage de Cheikh Mohamad Abou Ziab, l’une des figures incontournables des tribus irakiennes de la ville de Ninive.

Hassan Abou Hanieh, un chercheur jordanien spécialisé dans les groupes militants, conclut que le réseau de financement de l’EI est non seulement varié mais aussi beaucoup plus ancien que beaucoup ne le supposent.

Alors que l’Etat islamique n’est apparu que récemment sur la scène internationale, le groupe a habilement exploité et adapté des réseaux plus traditionnels de financement djihadiste.

L’Etat islamique en Irak et au Levant a été officiellement proclamé en avril 2013. Mais le groupe a été fondé en 2003, suite à l’occupation américaine, par Abou Mousab al-Zarqawi sous le nom d’al-Tawhid wa al-Jihad. En 2004, le groupe a fait serment d’allégeance à al-Qaïda, dirigé par Oussama Ben Laden. Suite à la mort d’al-Zarqawi, il a fusionné avec quelques groupes irakiens locaux sous le nom d’Etat islamique d’Irak le 15 octobre 2006, et a élu Abou Omar al-Baghdadi en tant qu’émir du groupe/Etat.

Après l’assassinat d’Abou Omar al-Baghdadi le 19 avril 2010, les dirigeants du groupe ont annoncé le 16 mai de la même année qu’ils avaient accepté de prêter allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, émir de l’Etat islamique d’Irak.

Hassan Abou Hanieh a émis l’hypothèse selon laquelle le groupe jouissait d’un comité de financement efficace dès la création d’« al-Tawhid wa al-Jihad » en 2004. Il pense que le groupe s’appuyait sur un réseau d’activistes chargés de la collecte de fonds auprès d’hommes d’affaire et de mosquées, en particulier au sein des Etats riches du Golfe et en Europe.

Hanieh explique que quand l’EI a annoncé son premier gouvernement en 2006, il a assigné des ministres au contrôle des revenus issus des ressources pétrolières et naturelles. Depuis la proclamation de son califat le 29 juin 2014, Abou Bakr al-Baghdadi a supervisé la gestion de la Bayt al-Mal (maison des finances), dirigée par Mowaffaq Mustafa al-Karmoosh.

Le financement étranger

Or le problème ne concerne pas seulement les zones dirigées par l’EI. Les donations et subventions recueillies auprès de riches citoyens du Golfe qui ont soutenu et financé l’organisation en Irak et en Syrie constituent l’une des principales sources de revenus.

Les dons de charité et les sommes amassées à travers le zakat, une forme d’aumône obligatoire pour les musulmans envers les pauvres, ont également contribué à remplir les caisses de groupes tels que l’EI et al-Nosra.

Lorsqu’il s’agit de fonds étrangers, l’organisation a développé des systèmes difficilement détectables, malgré l’intensité de la surveillance locale et internationale. L’Etat islamique dispose de réseaux chargés de collecter les dons auprès de riches particuliers sous prétexte de soutenir le djihad.

Des voies commerciales déjà bien établies ont également été utilisées.

Selon Newsweek, les systèmes bancaires relativement ouverts de certains Etats du Golfe ont été astucieusement exploités par l’EI, d’autant que ces pays « ne sonnent pas automatiquement la sonnette d’alarme quand l’argent est détourné au profit de causes islamistes ». Ces fonds parviennent aux militants par des moyens détournés depuis ces Etats, qui « agissent comme des chambres de compensation pour les fonds dirigés vers l’Irak et la Syrie », selon la Brookings Institution, un groupe de réflexion basé à Washington.

De plus, l’EI fait le trafic d’anciens artefacts irakiens et syriens sur le marché noir afin de financer ses opérations militaires, selon des responsables irakiens et occidentaux ainsi que l’UNESCO, l’agence culturelle des Nations unies.

Une enquête de la BBC a montré que le commerce d’antiquités était l’une des principales sources de financement de l’EI. Les précieux artefacts transitent via la Turquie et le Liban pour rejoindre l’Europe.

L’ONU a intensifié ses actions de lutte contre ces différentes sources de financement et a pris des mesures contre les dons de bienfaisance, mais la pression extérieure n’est qu’une infime pièce du puzzle. La communauté internationale devra creuser encore davantage pour ponctionner les ressources de l’EI.
– Haytham Mouzahem est un intellectuel, analyste et chercheur libanais spécialisé sur le Moyen-Orient. Il dirige le Center for Middle East Studies à Beyrouth.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo: l’EI a acquis une renommée internationale de par ses activités criminelles et a aussi développé plusieurs sources de financement plus traditionnelles (AA).

Traduction de l’anglais (original).
Source: Middle East Eye

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