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L’Islam au cœur du terrorisme contemporain

Exclusive pour The Levant News – By Sarah Safa* — Les origines du militantisme islamiste à l’époque contemporaine peuvent être retracées depuis la période de la guerre froide, après l’invasion soviétique de l’Afghanistan comme une réponse au soutien américain du Pakistan après son indépendance et face à l’émergence d’une Inde anticoloniale et anti-impériale qui ne s’est pas remise du traumatisme de la partition, d’autant plus que la prolifération du terrorisme et l’irruption du jihadisme islamique sur son territoire le lui rappellent sans cesse. Et concernant ce point, il ne semble guère étrange que le néo-fondamentalisme islamique qui a été influencé par le déobandisme d’Abu Hanifa, fondateur de l’école hanafite ait vu le jour dans l’Etat d’Uttar Pradesh des Indes britanniques, en 1867, en réaction à la colonisation.1
Mais presque depuis les attentats terroristes du 9 et du 11 septembre 2001 et après la déclaration de la guerre contre le terrorisme suite à la désintégration de l’URSS et la chute du mur de Berlin, le phénomène du terrorisme islamique commence à se répandre dans la zone du Moyen-Orient allant même jusqu’à devenir un phénomène normal dans un contexte de guerre internationale non déclarée et d’une forte instabilité qui s’est traduite par le Printemps Arabe et les guerres par procuration en Iraq, en Syrie, au Liban et ailleurs dans le monde.
Ce terrorisme qui a violé les révolutions arabes et les a emportées, a causé des milliers de morts et conduit à l’extermination du peuple, la destruction massive d’infrastructures et l’abolition de tous les jalons culturels de l’une des villes les plus anciennes de l’histoire qui constituait autrefois le creuset des civilisations du Proche-Orient.
L’Etat islamique en Iraq et en Syrie, connu sous l’acronyme EIIL, fut déclaré en 2012 et cette organisation, qui proclame mener une guerre au nom de l’Islam, a causé plus de 250 000

morts, dont plus de 18 823 enfants et 19 176 femmes, selon le réseau syrien des droits de
l’homme. Meurtres, lynchages et abus de toutes sortes, ont engendré 3 à 4 millions réfugiés. Il s’agit désormais d’une véritable gangrène qui menace l’avenir des peuples et de la civilisation humaine toute entière.
L’EIIL a été créé en Jordanie, sous le nom de « jamaat al tawhid wal jihad » par son fondateur Abou Masaab Al Zarkawi, un ancien djihadiste qui avait participé à la guerre d’Afghanistan contre l’Union Soviétique et est devenu plus tard l’un des chefs d’Al-Qaïda après la fusion de celle-ci avec Al tawhid wal jihad, pour rejoindre ses militants suite à l’insurrection irakienne après l’invasion de l’Iraq en 2003 par les forces occidentales.2
Il semble donc que l’EIIL ne soit que le prolongement d’un projet jihadiste transnational, qui a vu le jour avec Ben Laden à la poursuite de son rêve, l’établissement d’un gouvernement islamique et qui pour le réaliser va unifier les différents groupes jihadistes en une seule branche, en prônant la guerre sainte des musulmans croyants contre les juifs, les chrétiens et les musulmans laïques ou « mécréants ». Régi donc par une idéologie salafiste, jihadiste, takfiriste, panislamique, anti-chiite et antioccidentale, l’EIIL vise l’établissement d’un gouvernement islamique à travers la création d’un califat et l’instauration de la charia.3
C’est ainsi que l’émir de l’Etat islamique en Irak et au Levant, El Baghdadi, a déclaré dans l’un de ces discours: « nous croyons que la laïcité, le nationalisme, le patriotisme, le communisme et le baathisme sont tous des formes de gouvernance hérétique, qui vont à l’encontre de l’islam et que même la majorité des gouvernements islamiques sont aujourd’hui hérétiques et par conséquent la déclaration de la guerre contre eux, est même plus prioritaire que la guerre contre l’occupation des croisades. ».4
Nous ne constatons pas seulement dans ce discours un retour au Moyen âge mais également de fortes ambitions à un projet politique qui cautionne la violence, cette dernière étant considérée comme un devoir religieux. Il s’agit d’une sorte de sensibilisation des « bons musulmans » pour les amener à prendre leur responsabilité envers leur Dieu mais en

considérant un type de jihad spécifique, lui attribuant une interprétation très particulière. Il convient de savoir que le terme jihad n’a pas le sens de guerre sainte en arabe et a une connotation complètement différente en Islam. Voici ce qu’écrit Gilles Kepel dans son recueil intitulé « Islam et démocratie » à propos de ce mot : « Alors qu’il évoque simplement en langue européenne la « guerre sainte » menée par des musulmans contre leurs ennemis -l’envers de la croisade – et a, depuis le 11 septembre 2001, des connotations qui le réduisent quasiment au terrorisme pratiqué par certains militants islamistes -, son usage dans son domaine langagier originel s’avère infiniment plus vaste. Ainsi, Jihad est un prénom porté aussi bien par les musulmans que par les chrétiens arabes. Il n’a alors rien de belliqueux : le mot arabe signifie « effort » – l’effort que fait le croyant (même chrétien) pour s’élever par plus de piété sur l’échelle de la perfection humaine. ».
En revanche, le jihad prôné par l’EIIL et ses affiliés, ne fait même pas la différence entre les militaires et les civils et, selon eux, la décapitation et la cruauté sont aimables à Allah et son messager si le but est l’instauration de la charia. Mais, étant donné que ce radicalisme s’appuie sur quelques sourates du coran pour justifier ses pratiques, il a certes engendré une grande confusion au sein des sociétés musulmanes modérées qui constituent l’immense majorité des musulmans et une crise identitaire de l’Islam en tant que religion pacifiste au point que l’on en vient à confondre Islam et terrorisme. Une question essentielle se pose dans ce contexte : la violence est-elle donc inhérente à l’islam ?
Selon le philosophe R. Girard, « la violence ne vient pas particulièrement des textes, mais bien plutôt des mouvements de foules qui sont violents, comme ceux qui se manifestèrent au moment de la passion du Christ. Les religions monothéistes ne contiennent donc pas de textes à dimension violente, et la violence ne semble donc pas religieuse. Mais n’est-elle pas politique ? ».5
Mais si cette violence semble être justifiée à partir d’une interprétation spécifique du texte, alors comment faire face à un extrémisme effrayant qui trouve ses arguments dans le livre ?
Nous serons ici confrontée à un problème fondamental, qui tire son origine depuis l’émergence des premières écoles théologiques fondamentalistes comme le hanbalisme, et qui est celui du rôle de la philosophie dans l’Islam et de la manière dont les musulmans doivent y avoir recours pour expliquer, interpréter et considérer les versets du texte coranique.

Autrement dit, à part que les musulmans ne sont pas tous d’accord sur le caractère sacré du livre, il n’existe pas non plus une interprétation unique et reconnue par tous.
Ce sujet a été abordé par diverses écoles de pensée religieuse et il constitue un point d’opposition essentiel entre les différentes sectes islamiques. En effet, dès son installation, l’école théologique « acharite », qui s’appuie sur l’orthodoxie et adopte la thèse du coran éternel et incréé, a vu ses idées se répandre rapidement et influencer la majorité des musulmans sunnites qui croient désormais que le texte est sacré et éternel, qu’il a été transporté du roi Gabriel au Prophète Muhammad, qu’il est directement délivré par Dieu lui-même, et que, par conséquent, sa sacralité est absolue, ce qui ne rend légitime aucune réflexion ni substitution.
Cela veut bien dire qu’il faut s’en remettre à un jugement légal religieux qui a existé au 7ème siècle dans un contexte bien précis, sans prendre en considération les notions d’espace et de temps ni tenir compte des réalités des faits à une période très différente de l’histoire ni même de l’évolution qui a marqué la civilisation humaine. Toutefois il convient plutôt de considérer ce jugement en l’isolant de son contexte et de son époque. L’émergence d’une telle idéologie était sans doute un point de transformation majeure parallèle à l’apparition des courants ou écoles, qui avaient réduit la religion à une foule de devoirs et de critères auxquels le bon musulman doit se plier pour être pieux. Un tel jugement a accordé une plus grande importance aux devoirs et rituels qu’aux fondements universalistes tels que l’amour et la compassion, le pardon, les nobles conduites et la générosité, qui figurent en grand nombre dans la religion musulmane. Ce changement qui a surtout été propagé par des dynasties comme celle des Almohades au Maghreb et des Ayyoubides au Machrek, ont certes engendré au bout d’un certain temps une forme de transformation majeure dans l’inconscient collectif des musulmans, pour lesquels l’exécution des devoirs et l’application des rituels sont devenues le critère fondamental pour obtenir la récompense ou la punition, ou autrement dit accéder à l’enfer ou au paradis, le jour de la résurrection.
Nous constatons donc une abolition de la réflexion et de la philosophie qui se sont beaucoup incarnées dans d’autres écoles théologiques (comme notamment l’école moutazilite qui est une philosophie existentialiste basée sur la logique et le rationalisme), avec l’émergence d’un islam illogique et radical. Cette forme d’interprétation fut propre au zâhirisme, qui signifie que le texte tel qu’il apparaît dans le livre est la seule source juridique qui doit être considérée

par les musulmans et que la moindre analyse ou tout raisonnement sont inacceptables, voire même accusés d’hérésie.
En réduisant le rôle de la pensée et de la philosophie dans l’Islam, ces écoles constituent une première source d’inspiration donnant crédit à des groupes comme l’EIIL qui désormais peuvent défendre une idéologie génocidaire anti-intellectualiste qui méprise la raison, la réflexion et la liberté de conscience et réduit la religion à un instrument de violence tout en plaçant la sexualité au centre pour influencer des fanatiques dirigés par la frustration et le tabou et les conduire au crime et à la violence, en leur promettant des sirènes et une totale liberté sexuelle ainsi qu’un dîner avec le messager de Dieu au paradis. Cette version très simpliste et superficielle de la religion qui ne semble pas dénuée d’objectifs politiques nous conduit à réviser les fondements philosophiques de l’Islam et à poser une question centrale et essentielle qui est la suivante : Quel est le statut de la philosophie dans l’Islam et en quoi consiste la philosophie islamique ?
Dans son livre intitulé Philosophie et Religion , Dr. Mahmoud Hamdi Zakzouk, docteur en philosophie islamique, démontre qu’il n’a pas existé au cours de l’histoire d’opposition entre la philosophie et la religion, il montre qu’il y a eu par contre une sorte de fusion et que la philosophie s’est même beaucoup plus développée dans le monde arabe avec l’avènement de l’Islam qui a joué le rôle d’une sorte de renaissance mettant fin à la (jahiliya) ou période préislamique caractérisée par l’adoration des idoles. Un tel postulat paraît être justifié si l’on prend en considération l’émergence des premières écoles de pensée en Islam comme « Al machaiya » et « Al ichrakiya » ou l’illuminisme entre autres et alors que le livre lui-même comprend une philosophie existentialiste qui incite les croyants à raisonner et à penser la matière. Expressions qui incitent les croyants à rationaliser.
Ainsi et contrairement au point de vue de certains philosophes qui soutiennent la philosophie orientaliste, comme notamment Ernest Renan, Hegel et Etienne Gilson, selon lesquels la philosophie est morte en terre d’Islam sous les attaques d’Abou Hamid Al gazali, il est avéré que la philosophie y était toujours bien existante et constituait même une base première de la religion dans la majorité des écoles théologiques et chez la plupart des philosophes musulmans antérieurs et postérieurs à Al Gazali, comme ce fut le cas avec El Farabi, Eben Sina, Eben Rochod, El Kendi, les Moutazalas jusqu’aux philosophes de l’école d’Ispahan pendant la période safavide et celle des Chiites.
Ce constat nous invite donc à prendre uniquement en considération pour l’élaboration de notre recherche les écoles de pensée fondamentalistes. Puisque ce sont elles qui ont joué un rôle

initial dans la réduction du rôle de la philosophie et de la raison et qui ont aidé à l’émergence d’un radicalisme religieux engageant une transformation majeure de la religion au cours de l’histoire et qui s’est opérée de façon permanente à chaque fois que l’islam s’est senti en danger dans un environnement très exposé, comme ce fut le cas avec l’émergence du hanbalisme en réaction au mutazilisme vers le 9ème siècle et celle des tendances takfiristes ou de l’expiation (qui donne le droit à un musulman d’accuser son similaire d’athéisme) ; c’est ainsi qu’Abou Hamid Al gazali, dans son livre « ^SUJlj jjsLkJi jjàSij AJILIJI ^iL^a » , il accuse les philosophes d’hérésie parce que selon lui ils soutiennent trois thèses incompatibles avec les fondements de l’islam.6
Cependant, depuis le désaccord politique qui a divisé les musulmans et conduit à l’émergence du sunnisme et du chiisme, à la fin du règne du Calife Uthman Ibn Affan et au début du califat d’Ali Ibn Taleb, l’émergence de la notion de kharijisme ou d’ « Apostasie » a constitué un point de transformation majeur au milieu d’un conflit sur le pouvoir politique qui a tiré sa légitimité de l’expiation et l’apostasie qui ont enfin constitué une base déterminante dans le rapport et la dynamique de la relation entre le sunnisme et le chiisme. Le conflit d’un seul peuple sur le pouvoir avait donc intérêt à inventer un écart idéologique flagrant allant jusqu’à la violence pour s’installer et gagner une légitimité. Le néo-fondamentalisme semble donc être recyclé, mais en dehors de son contexte et son époque historique, à des fins politiques pour la simple raison que l’objectif de ces mouvements ne se limitait pas à la restauration de l’Islam originaire, comme on le présume, mais visait surtout et à chaque fois un projet politique.
Dans ce cas, et dans l’impossibilité de cerner les bases du fondamentalisme à partir du hanbalisme, courant qui a émergé au 9ème siècle dans un contexte et une époque différente. Notre tâche consistera en une focalisation sur les mouvements idéologiques fondamentalistes contemporains. Je propose ainsi de concentrer ma recherche sur le « salafisme » considéré comme la forme la plus récente du néo-fondamentalisme avec l’émergence du « militantisme islamique » à partir des années 60 et 70 en Arabie Saoudite.
Et si l’on peut sans doute considérer que le salafisme récent est né avec Mohamad ben Abdelwahab, dans son livre intitulé Jours avec Juhaiman , Naser Al Hazimi révèle l’histoire du « militantisme islamique » qui est né suite aux rivalités et avec les premières révoltes des « Frères », c’est-à-dire des tribus bédouines armés, contre le régime d’Ibn Saoud qui ont

conduit à la bataille de Sabila dans le Nejd central, en Arabie Saoudite. 7 Après l’infiltration de ses membres, ce mépris contre le régime s’est de nouveau prononcé dans les années 1970 avec la naissance du premier groupe salafiste sous la direction de Jihman Al Atibi qui tenait un discours religieux révolutionnaire contre l’Etat et qui à la suite de l’opération qu’il déclencha avec 400 à 500 hommes qui assiégèrent la grande mosquée pendant plus de deux semaines, serait exécuté en public, laissant après lui un fort désir de vengeance dans un environnement propice au développement des mouvements extrémistes religieux.
Pour en conclure, il est vrai que le fondamentalisme religieux n’est pas un phénomène récent mais remonte à une époque très ancienne. Ce fondamentalisme qui est né dans une époque particulière et un contexte bien précis, se caractérisant par une sorte de choc culturel au confluent de diverses civilisations humaines, a imposé un radicalisme religieux en s’opposant au rationalisme pour se protéger. Cette radicalisation a été recyclée à plusieurs époques plus tard et a même toujours pu retrouver une raison d’être. Menant enfin à l’apparition des groupes terroristes comme l’Etat islamique qui vient répondre aux exigences d’une guerre internationale qui se mène par procuration impliquant des acteurs régionaux et internationaux à des intérêts convergents.

1 C.RAJA Mohan, India and the Balance of Power, New York, The Council on Foreign Relations, Juillet-Aout, 2006.Disponible sur www.foreignaffairs.com
2 ZELIN Araon Y, The war between Isis and Al Quaeda for supremacy of the global jihadist movement, The Washington Institute for Near East Policy, Aout 2014.
3 Gurthie Alice, Decoding Daech : Why is the name for Islamic state: Daesh, The wall street journal, Décembre 2014.
4 ArabicCNN, Section Moyen-Orient, juillet 2014 ;Disponible sur http://arabic.cnn.com/middleeast/2014/07/01/baghdadi-speech-isis.
5 Girard René, Le Monde, novembre 2001, p. 20.

6 MAGHSOUDLOU Salimeh, Du religieux au politique : La philosophie islamique, laviedesidées.fr, juillet
2012.
7 Al Hazimi Nase, “Jours avec Juhaiman”, Arabic Network for Research and Publications, Avril 2015. (Traduit de l’arabe).

References :

AFP, AP, Reuters Agence, Le nombre de réfugiés syriens dépasse pour la première fois les quarte millions, Le Figaro, Juillet 2015.

ArabicCNN, Section Moyen-Orient, juillet 2014 ;Disponible sur http://arabic.cnn.com/middleeast/2014/07/01/baghdadi-speech-isis

ASHAWI Khalil, REUTERS Agence, Octobre 2015.

Al Hazimi Nase, “Jours avec Juhaiman”, Arabic Network for Research and Publications, Avril 2015. (Traduit de l’arabe).

C.RAJA Mohan, India and the Balance of Power, New York, The Council on Foreign Relations, Juillet-Aout, 2006.Disponible sur www.foreignaffairs.com

Girard René, Le Monde, novembre 2001, p. 20.

Gurthie Alice, Decoding Daech : Why is the name for Islamic state: Daesh, The wall street journal, Décembre 2014.

KEPEL Gilles, Islam et Démocratie, p : 135, Janvier 2003.

MAGHSOUDLOU Salimeh, Du religieux au politique : La philosophie islamique, laviedesidées.fr, juillet 2012.

Mouzahem Haytham, The Rise of “Jihadi Salafism”: From “Ikhwan” to ISIS, published in The Levant News at this link:

The Rise of “Jihadi Salafism”: From “Ikhwan” to ISIS

ZELIN Araon Y, The war between Isis and Al Quaeda for supremacy of the global jihadist movement, The Washington Institute for Near East Policy, Aout 2014.

*Sarah Safa est une Chercheure Libanaise associée en relations internationales.

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